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Nous nous intéressons à l'île
de Teuguene, face à Yoff, dans le cadre de la thématique des "sites naturels
sacrés". S'agit-il d'un lieu où les pratiques et les savoirs liés à un
caractère sacré de cette île ont abouti à protéger la nature ?
En effet, ces sites naturels sacrés apparaissent à l'interface des
préoccupations culturelles et environnementales : les cultures
façonnent
l'environnement et elles sont tour à tour façonnées par ce dernier.
L'interaction de ces deux éléments s'est traduite par la création de
"paysages
culturels", où le tangible rencontre l'intangible (Aripze, 1996 : 1).
 (Île de Teunguène - Photo Ecotour) Les hommes apparaissent comme
des agents de transformation car ils sélectionnent, introduisent ou détruisent
des espèces. La diversité culturelle des groupes ethniques a modifié dans
certaines régions les modèles de composition et de distribution des ressources
biologiques. Ainsi, quels que soient leurs dimensions, les sites naturels
sacrés semblent avoir tous connus une intervention minimum de l'homme au cours
de leur histoire.
Derrière l'intérêt des
spécialistes de la conservation et des écologues pour des lieux si
particuliers, entre nature et culture, il faut voir la recherche par ces mêmes
personnes de nouveaux modes de conservation et de protection de la nature. Ces
espaces, domaines des dieux ou demeures des esprits des ancêtres, pourraient
représenter de nouveaux sanctuaires de la biodiversité. Tous comme les bois
sacrés qui, en Inde, constituent une partie de la "mosaïque du paysage", les
sites naturels sacrés peuvent apparaître comme des "spécimens" (Chandran and
Hughs, 1997 : 418) des écosystèmes originaux des régions où ils se trouvent.
Ainsi, comme Ofoumon l'affirme pour les forêts sacrées, l'étude des sites
naturels sacrés "renvoie aux stratégies de conservation des écosystèmes et des
autres ressources de la nature. Elle permet de voir les processus par lesquels
les croyances locales et les autres pratiques culturelles tissent des liens
étroits entre la communauté des hommes et les ressources de la nature"
(Ofoumon, 1997). Elle ouvre une nouvelle voie dans la recherche de méthodes de
conservation de la biodiversité.
Définir l'île de Teuguene comme un "site naturel sacré" nous impose d'évaluer
sa valeur naturelle et de cerner sa dimension sacrée.
1 -
QUELLE NATURE SUR L'ÎLE DE TEUGUENE ?
L'île, comme la presqu'île du Cap-Vert, a une origine
volcanique. Inhabitée, elle fait face au village de Yoff, à environ 500 mètres du rivage.
D'une surface d'à peine 200m2 et de forme plus ou moins arrondie, Teuguene
comporte au nord, face au large, une petite falaise de 8,7 mètres de haut qui
marque le point culminant de l'île. Au pied de cet escarpement, la zone
littorale revêt des caractéristiques intéressantes pour le développement d'une
flore et d'une faune marines au niveau de la zone intertidale. En allant vers
le sud, le relief s'incline en une pente qui descend jusqu'à la mer. Les côtes
sont principalement occupées par des rochers d'assez grosse taille, excepté
face au village où il reste une petite plage (en régression) où accostent les
pirogues.
La biodiversité terrestre est particulièrement réduite sur l'île : cette
impression était accentuée, au moment de l'observation, par la saison sèche. La
strate herbacée, majoritaire, était en effet complètement grillée. La strate
arbustive était dominée par Opuntia tuna. Quoiqu'il en soit, la richesse
végétale est faible et semble ne pas avoir évolué par rapport au relevé
floristique de 1978 où 17 espèces avaient été recensées. Ndiaye observa une
végétation qui ne comprend :
"presque pas d'espèces ligneuses, mais un tapis herbacé en recouvrement dense
avec de nombreuses espèces à recouvrement horizontal : Boerrhaavia repens
(Nyctaginaceae), Merremia aegyptiaca (Convolvulaceae), Pentatropis spiralis
(Asclepiadaceae), Trainthema portulacastrum (Ficoïdaceae), Sporobulus robustus
(Graminae), Ipomea repens (Convolvulaceae) mélangées à d'autres espèces
disposées en touffes : Brachiria ramosa (Graminae), Heliotropium ova lifolium
(Borraginaceae).
 (Groupement de cactus à l'île de Teunguène - Photo Ecotour) Cette
végétation herbacée haute au maximum d'une dizaine de centimètres, occupe
uniformément l'île ; elle est localement interrompue sur les falaises nues du
nord et de l'est, au sommet de l'île où quelques buissons de Boscia
senegalensis (Capparidaceae) - 44
pieds d'une taille inférieure à 30 cm - s'abritent derrière
deux amas de blocs de dolérite, autour de deux petites mares temporaires
installées au nord dans des creux de terrain et bordées de nombreux pieds de
Convolvulacée (Ipomea) d'espèce imprécise car trop petite au moment de notre
passage pendant la première moitié de la saison des pluies. En direction de la
plage située au sud-est, le substratum et la couverture végétale changent
progressivement. Le sol n'est plus une argile de décomposition mais un sable
maritime d'apport parsemé de blocs, et la couverture herbacée qui l'occupe
n'est plus densément répartie mais laisse apparaître des espaces dénudés entre
les plaques de végétation où Opuntia tuna (Cactaceae) forme la strate
buissonnante qui domine une petite flore herbacée, sous dominante des embruns :
Centaurea perrotteti (Compositae), Sporobulus spitacus (Graminae), Pentatropis
spiralis (Asclepiadaceae), Boerrhaavia repens (Nyctaginaceae). Parfois, ces
plaques correspondent à des taches monophytiques de Philoxerus vermicularis
(Amaranthaceae) ou de Sesuvium portulacastrum (Ficoïdaceae), qui se sont
établies jusqu'au niveau de la berge sableuse servant de limite entre la haute
et la basse plage (...) l'aspect du couvert végétal est directement en liaison
avec les facteurs du milieu physique (faible épaisseur des sols argileux,
halomorphie des sols sableux, existence d'une courte saison humide, pression
violente des vents). Ces facteurs se combinent de telle sorte sur cet îlot
qu'ils donnent à la couverture végétale un aspect à la fois si bas et si dense
qu'elle paraît, de loin, inexistante" (Ndiaye, 1978 : 283-284).
Au cours des entretiens, la question de la présence de végétation ou non autre
fois sur l'île a suscité des réponses contradictoires. Alors que certains affirment
qu'il n'y a jamais eu d'arbres sur l'île, d'autres la couvrent d'une forêt.
Cependant, dans ce dernier cas, plutôt que de forêt il devait s'agir d'une
végétation abondante. Malgré tout, certaines plantes m'ont été proposées :
"Nguiguiss, nebedaye, poftane (beaucoup), sousse (ou soushe) [qui est à
l'origine de Soussegue], khom-khom (beaucoup), gouye loro et gouye lala" (un
notable);
"Plantes sur l'île : khomkhom, denate, kham-kham..." (un autre notable).
À l'aide de la Flore
du Sénégal de Berhaut (1967) qui donne certains noms de plantes en wolof, il a
été possible de proposer certains noms scientifiques mais cela n'a qu'une
valeur indicative car aucun échantillon de ces espèces n'a été observé et donc
formellement identifié. De plus, il existe un problème quant à la transcription
approximative des mots wolof : nguiguiss pourrait correspondre à Piliostigma
thonningii, nebedaye (ou Neverday) à Moringa oleifara, sousse à Dichrostachys
glomerata, khomkhom à Centaurea perrottetii. On ne retrouve que quatre
équivalences sur les sept noms proposés et parmi ces quatre propositions seule
une se retrouve dans la liste floristique de Ndiaye. On ne peut pas attacher
beaucoup d'importance à ce résultat, cela nécessiterait une analyse floristique
plus poussée, de préférence après la saison des pluies. Quoiqu'il en soit, ces
sept noms de plantes confirment une faible diversité biologique qui est
attribuée dans les représentations locales au caractère masculin de la "mer de
Yoff".
"Il n'y a jamais eu beaucoup de plantes sur l'île. Sinon quelques baobabs comme
à Soumbédioune [île des Madeleines]. Parce qu'il y a une différence entre l'île
des Madeleines et l'île de Yoff. La mer de Yoff est masculine et n'offre pas de
conditions favorables à la végétation ; alors que celle de Soumbédioune est
féminine" (un notable).
De plus, cette végétation ne présente pas de particularités remarquables. Cette
pauvreté a été aggravée par la sécheresse qui touche le Sénégal depuis les
années 80 et par la pratique du pâturage sur l'île (déjà notée en 1978 par
Ndiaye) jusqu'à l'année dernière.
"Les Yoffois y amènent leur bêtes (chèvres, moutons) pour préserver les champs
du village puisqu'une fois dans l'île les bêtes ne pourront plus traverser" (un
notable).
"Ce dernier hivernage, on a amené des moutons puisque, pendant l'hivernage, il
y a beaucoup d'herbes. On n'a jamais amené de boeufs à cause du poids" (un
autre notable).
La faune semble toute aussi réduite. Cependant l'absence de données
bibliographiques ne permet pas de réelles conclusions. Lors des deux visites
effectuées sur l'île, j'ai constaté qu'au moins une espèce d'oiseaux niche sur
l'île (découverte d'un nid avec des oisillons) et que quelques autres y
séjournent dans la journée (tourterelles, garde-boeufs, rapaces). Ces
observations succinctes ne permettent pas une réelle approche de la qualité
faunistique de la biodiversité de l'île. On peut ajouter que celles-ci n'ont
pas été effectuées au cours d'une période propice. En effet, les mois d'avril à
juin et jus-qu'à septembre et octobre correspondent à l'époque où la plupart
des oiseaux migrent pour profiter de l'été européen.
Malgré cela, on peut s'interroger sur la situation de l'île elle-même. Sa
surface d'à peine 200m2 peut apparaître comme un facteur limitant la présence
d'oiseaux nicheurs. De plus, le rivage face à l'île occupé par le village de
Yoff n'offre aucun espace terrestre libre qui pourrait servir de lieu de
nidification. Il ne faudrait donc pas négliger ces notions de capacité limite,
de seuil limite pour un facteur tel que la surface nécessaire à l'implantation
de colonies d'oiseaux.
L'impression générale qui ressort de cette courte approche sur l'environnement
naturel de l'île est que celle-ci apparaît, en comparaison de la richesse de la
zone littorale et des fonds marins environnants, comme un quasi-désert
biologique. Ainsi, avant même de s'intéresser au caractère sacré du lieu, on
peut s'interroger sur la valeur naturelle du site. Celle-ci n'a de sens que
dans la mesure où l'on considère non pas l'île sensu stricto mais plutôt
l'ensemble île, portion d'océan et fonds marins qui l'entourent.
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