 (Un margouillat) Au détour d'un méandre des
bolongs du fleuve Saloum, un minaret s'élance à la rencontre du ciel : l'île de
Tialane souhaite la bienvenue au voyageur perdu en ces contrées lointaines. Une
île ancrée dans ses valeurs musulmanes et qui étale aux yeux de tous, sa
religiosité à travers son haut minaret blanc. Mais aussi une île ancrée dans
les traditions séculaires et ancestrales, domaine de légende du
margouillat, un petit reptile des savanes africaineTialane se glorifie de son
margouillat. Résultat de siècles de cohabitation entre l'homme e l'animal. Une
forme de coexistence mystique est née, faite de services réciproquement rendus.
La malédiction du margouillat
Les margouillats, à Tialane, sont partout. Sur les arbres en
train de jouer à cache-cache. Sur les murs des maisons. Dans les chambres. Ils
grimpent même sur les gens, convaincus qu'ils sont sûrs d'être bien traités. Le
margouillat de Tialane, c'est aussi cet oracle qui permet à tous ceux qui ont
fait les frais d'un vol d'objet, d'argent et même qui auraient perdu leur
conjoint au profit d'un(e) rival(e), de retrouver leur bien et surtout leur
voleur, et de le punir. La singularité par ailleurs de cet oracle réside dans
la façon dont les voleurs sont désignés. Et, après un tour dans cette lointaine
île du Gandoul, la personne venue consulter l'oracle devra prendre un premier
bain mystique. L'officiant lui demandera alors de désigner sur un des nombreux
margouillats de l'île, pris au hasard, la partie du corps du voleur qu'elle
souhaite voir affectée du "mal de Tialane". Le choix est libre entre
les bras, les jambes ou tout autre parie du corps humain. Seule la mort est
exclue. Enfin pas de façon directe et explicite.La partie de l'anatomie du
margouillat qui sera frappée par le vieux El hadj Idrissa Thior, son frère ou
son fils, sur la place du village, commence alors à enfler chez le voleur. Et
ce mal mystérieux ne connaît pas les frontières instituées par les hommes. Où
qu'il puisse se trouver sur terre, le voleur sera frappé par cette maladie des
forces occultes, qu'il ne pourra jamais soigner nulle part ailleurs qu'à
Tialane.
Le mal en question se manifeste par une enflure et une noirceur
des membres, accompagnée de douleurs insupportables pouvant même entraîner la
mort si le voleur n'avoue pas son crime assez rapidement.
Elhadj Idrissa Thior, le dépositaire de cette tradition et
incidemment le chef de village, raconte : "un jeune homme à Joal, après
avoir volé le téléphone portable de sa tante, partit en voyage. D'abord en
Mauritanie puis en Espagne. Mais il ne tarda pas à rentrer, car une de ses
mains ne cessait d'enfler. Il avait beau consulté les médecins, rien n'y faisait.
A chaque fois que les médecins incitaient la plaie, du sang en suintait, mais
sans aboutir à une quelconque guérison. Le jeune homme retourna alors au pays
et avoua son larcin. Puis, cap sur Tialane pour l'administration de l'antidote.
Un bain mystique suffit, avec un mélange de farine de mil et de riz, ainsi que
l'accompagnement mystique de rigueur pour que la main retrouve son aspect
normal en 2 ou 3 jours".
Des anecdotes de cet ordre, il n'en manque pas. Kéba
Thior, un habitant du village raconte, lui, l'expérience d'un homme venu de
Mbour : "il était divorcé d'avec sa femme, et vivait seul. L'ex- épouse,
après avoir attendu le départ de son ex-mari au travail, est revenue en douce
faire le vide dans l'ancienne chambre conjugale en empruntant tout le mobilier.
Celui-ci, croyant à un vol, se rend à Tialane pour se faire justice. Mise au
courant, la femme ramène toutes les affaires qu'elle avait prises, avant que le
mari, tout content ne les remette à leur place et oublie ce qu'on lui avait
recommandé à Tialane". Quelques temps après, se souvient Kéba, il se
retrouve victime d'un mystérieux mal qui enfle ses pieds et ses mains. Après
cinq ans passés allongé sur un lit d'hôpital, à tenter en vain de se faire
soigner et souffrant le martyre, ses parents eurent enfin la lumineuse idée de
l'emmener dans l'île des margouillats. A son arrivée, poursuit Kéba, il fut
aussitôt pris en charge : "les bains mystiques lui sont administrés. Une
fois tout le rituel respecté, monsieur se relève et rentre chez lui, sur ses deux
jambes !!!
Niani Maro, les origines gambienne
C'est que les margouillats semble exiger le retour sur l'île de tous ceux qui
viennent le consulter, avec les objets retrouvés, sous peine de subir le même
sort que le voleur. L'oracle ne fait que suivre les objets volés jusqu'à ce
qu'on les ramène sur l'île.Alors seulement, il est satisfait.
L'histoire du margouillat est intimement liée à celle du village. Le
margouillat de Tialane viendrait ainsi d'un village gambien du nom de Niani
Maro où il était également un animal sacré. Ce margouillat se serait glissé
dans les affaires de l'ancêtre fondateur du village, Sambou Ndam Bop, avec qui
il aurait partagé la pirogue jusqu'à Tialane. L'ancêtre ne se serait rendu
compte de la présence de cet hôte qu'une fois arrivé à destination. Il retourne
en Gambie pour signaler le fait aux habitants de Niani Maro.
Ceux-ci lui auraient alors permis de garder le margouillat, en assurant qu'il
aurait la même fonction sacrée à Tialane. Pourtant, les vieux assurent que seuls
les margouillats de Tialane possèdent cette fonction d'oracle des voleurs.
Avant que le mal ne frappe
Par ailleurs, le caractère sacré de ces animaux s'exprime dans toute l'île
par l'interdiction absolue de les agresser de quelque façon que ce soit. Ces
petites bêtes sont donc libres de circuler comme elles veulent dans le village.
Mêmes les enfants savent qu'il est interdit de les toucher. Toutefois, il
arrive q'un accident survienne et qu'un reptile, soit blessé. Il faut alors
procéder à des libations sur l'autel des margouillats avant que le mal ne
frappe. Le margouillat de Tialane est également apparenté au crocodile du
fleuve Gambie, disent les vieux du village. Et quiconque touche à l'un se
retrouve attaqué par l'autre.
Au village de Tialane, les étrangers venus consulter l'oracle ne se comptent
plus. En effet, ils viennent de tous les coins du pays et même de la région :
Gambie, Mauritanie, Guinée. Sans distinction d'ethnies, hommes, femmes et
enfants, ayant en vent de la notoriété de cet oracle, viennent avec leurs
espoirs. Les lundi et jeudi, jours de consultation, le village reçoit toujours
des visiteurs. Certains se sont fait voler une somme d'argent, d'autres un
objet de valeur, mais tous sont là pour se faire justice. Des centaines de personnes,
renseigne le chef de village, quittent annuellement leurs lieux d'origine pour
Tialane. Et se pose pour lui le problème de leur prise en charge.
Elhadj Idrissa Thior de souligner : "les gens viennent juste avec les 1200
francs réclamés par l'oracle, alors c'est le village qui les prend en
charge". Ce qui peut s'avérer lourd pour une localité de pêcheurs et
d'agriculteurs. Mais c'est finalement le tribut à payer pour abriter ce génie
gendarme et punisseur. Le prix incontournable pour faire perdurer une tradition
qui est, pour Tialane, le gage de son identité.
Par Mame Woury THIOUBOU et Laeila ADJOVI
En ligne le 28-09-2006 - Lu 506 fois
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