| |
| LES MERES-NATURE DE KËR CUPAAM |
| |
Au Sénégal, l'un des plus importants collectifs féminins d'Afrique réinvente l'écologie en gérant une réserve naturelle et les terroirs villageois périphériques en mères de famille |
Le projet s’est développé autour de la Réserve de Popenguine qui, située à 45 km au sud de Dakar, avait été créée pour la protection des falaises, sites d’hivernage d’oiseaux migrateurs. Il débuta par la restauration du couvert végétal, fortement dégradé, de l’aire en défens. En effet, cette ancienne forêt classée avait été littéralement rasée lors des grandes sécheresses du début des années 70 et 80.
Les travaux de restauration furent menés bénévolement, durant sept ans, par une association féminine du village le plus proche, le Regroupement des Femmes de Popenguine pour la Protection de la Nature (RFPPN), fondée à l’initiative de l’une d’entre elles, Woulimata Thiaw.
Bénévoles, les «dames-nature» se
sont mises au travail avec une pelle et une brouette. Après la
réalisation d’une bande pare-feu sur le pourtour de la réserve,
elles se sont lancées dans le reboisement en créant une
pépinière de jeunes plants (baobabs, acacias, prosopis, etc.).
Pour l’arrosage quotidien, elles devaient alors faire la navette
entre la pompe du village et la plantation distante de 1,5 km,
avec d’énormes seaux d’eau sur la tête. D’année en année, là où
il ne restait plus qu’une forêt clairsemée, squelettique, la nature
a repris ses droits. Et les résultats ne se sont pas fait attendre
: chacals, mangoustes, civettes, porc-épics, singes pata et
près de 200 espèces d’oiseaux ont de nouveau installé leurs
pénates dans la région.
Mais reboiser ne réglait pas complètement
la question. Car en créant la réserve, on privait tout bonnement
les villageois de bois, combustible essentiel à la vie
quotidienne, mais aussi on empêchait les défrichements massifs pour pratiquer l'agriculture. Alors il faut trouver des solutions alternatives. |
C’est pendant cette longue période, au cours de laquelle ces femmes reçurent très peu d’aides, que de plus amples ambitions se manifestèrent.
Les mesures adoptées
Elles imaginèrent un programme qui devait s’avérer un parfait modèle de
développement durable. Tout d’abord, la mise en place d’un réseau de distribution de combustibles permettrait aux ménagères de se procurer facilement du bois, du charbon de bois et surtout du gaz
jusqu'alors mal distribué. Par ailleurs, dans chaque village, un champ communautaire clôturé réunirait les
cultures maraîchères, des pépinières et un bois villageois qui après quelques années fournirait du
combustible à chaque communauté. Parallèlement, la collecte et le traitement des déchets ménagers supprimeraient un problème de salubrité publique et, par compostage, renforceraient les pépinières et
productions maraîchères. Enfin, la création de banques alimentaires et de crédit supprimeraient les
flambées saisonnières du prix des denrées et relèveraient le seuil de pauvreté en facilitant le «petit
commerce».
Convaincu du bien-fondé de son raisonnement, le collectif pensa immédiatement à le partager, dans le
cadre d’un centre de formation, avec les groupements féminins d’alentour, puis d’autres régions du
Sénégal, sinon de pays voisins soumis aux mêmes contraintes écologiques. Ainsi, des réponses
pratiques seraient données aux communautés riveraines de réserves ou de parcs nationaux — dont
elles ne perçoivent pas toujours l’intérêt — en leur confiant la gestion, voire en les autorisant à
certaines formes d’exploitation. Il fut même prévu que ce centre accueille, par ailleurs, des étudiantsétrangers, intéressés par une expérience concrète d'éco-développement exemplaire.
Un exemple contagieux
De telles perspectives suscitèrent bientôt des vocations dans les sept autres villages périphériques de la
Réserve. Mais, plutôt que d’alourdir les effectifs d’une seule association, il fut préféré d’en créer une
dans chaque communauté. C’est ainsi que le mouvement qui ne comptait, au départ, que 119 femmes de
Popenguine, en mobilisa plus de 1 500 réparties en huit groupements agissant en synergie
pour la restauration et la conservation de "l’Espace naturel communautaire",
baptisé "Kër Cupaam", du nom du génie féminin local qui dit-on veille sur les lieux. Le comité de
coordination proposa alors son programme à la Commission européenne (DG VIII9/ENV), par
l’intermédiaire de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme. Il fut accepté et financé à hauteur
de 320 000 € sur trois ans (1997/2000). Dès lors, le projet se développa dans trois domaines distincts
qui, pour être différents, n’en sont pas moins complémentaires : la Réserve naturelle, une zone
périphérique de terroirs villageois d’environ 100 km2 et le développement économique des populations
riveraines.
Dans la Réserve, la reconquête de la végétation s'est accompagnée d'un retour de la faune. Les oiseaux
ont été les premiers à réinvestir tous les milieux, des antilopes ont fait leur réapparition tandis que le
nombre grandissant des petits carnivores indique que la microfaune est désormais abondante et
diversifiée.
Au niveau des villages, le réseau de distribution de combustibles a montré très vite que les femmes
n’utilisaient que peu de bois et auraient consommé beaucoup moins de charbon de bois et davantage de
gaz, si la consigne des bouteilles n’avait été au-dessus de leurs moyens. Ce handicap est le même
partout ailleurs, qu’il serait souhaitable qu’une large part des budgets engagés pour la reforestation du
Sahel serait certainement mieux employée si des bouteilles, même vides, étaient distribuées gratuitement
aux populations…
La réalisation d'un campement permet aux femmes d'engranger des revenus
pour financer leurs actions en faveur de la
réserve naturelle et du développement durable
de leur communauté.
 |
 |
Vers une nouvelle approche de la conservation
Mais la lutte contre le chômage des jeunes était également un objectif prioritaire du collectif féminin.
L'exploitation et la gestion des activités communautaires, de la Réserve et du Centre de formation, sont
autant de secteurs d’emplois appelés à se développer. La collecte des déchets ménagers, le tri et le
compostage, rémunérés par un système de location des bacs, profitent aux pépinières et au maraîchage.
La banque d’épargne et de crédit suscite la création de petits commerces et de projets individuels. Ainsi,
l’ensemble du dispositif représente aujourd’hui non seulement un modèle de gestion de l’environnement
mais également un apprentissage à l’indépendance économique.
L’exemple des femmes de Kër Cupaam a trouvé des applications avant même que leur programme soit
achevé. Déjà, au départ du programme, le ministère de l’Environnement avait accordé, par convention, la
gestion de la Réserve de Popenguine au collectif. Les résultats obtenus, notamment au niveau de la
surveillance, donnèrent à penser que des aires protégées pouvaient être, non seulement gérées par des
communautés locales, mais aussi créées selon leurs propres critères. C’est ainsi que furent rédigés les
statuts des Aires du Patrimoine communautaire.
Cette procédure, proposée à la communauté lébou de Yoff, dans la proche banlieue de Dakar, fut
immédiatement adoptée par les chefs coutumiers et religieux, les autorités civiles et les acteurs socioéconomiques.
En moins de deux mois, sur la base d’un consensus officialisé par une déclaration
solennelle, l’île de Teunguène était classée (1998).
De nouvelles perspectives pour l’Afrique de l’Ouest
L’année suivante, quatre autres sites furent classés, parmi lesquels la lagune de la Somone proche de
Kër Cupaam. La mangrove qui l’occupait avait été dévastée pour les mêmes raisons que l’ancienne forêt
de Popenguine. Mais, tandis que les femmes avaient entrepris de régénérer le couvert végétal de la
réserve, leurs enfants repiquaient des graines de palétuviers dans la lagune. En quatre ans, plus de 60
ha de mangrove furent reconstitués. Afin de sauvegarder le site les villages riverains ont érigé la plus
grande partie de la lagune en Aire du Patrimoine communautaire.
Dès 1998, cette nouvelle catégorie d’aires protégées avait été proposée à l’UICN qui, en guise de
réponse, invita ses auteurs à la présenter au symposium de son 50e anniversaire dont le thème était Imaginons le monde de demain. L’UNESCO, également informé, demanda à ce que d’autres pays
d’Afrique de l’Ouest soit interrogés sur leur intérêt pour ce nouveau concept. Par retour de courrier, le
Mali, le Niger, le Tchad, la Guinée, la Côte-d’Ivoire et le Togo, se déclarèrent prêts à l’adopter, certains
proposant déjà des sites pouvant être classés immédiatement.
Ainsi, l’initiative d’un groupe de femmes déterminées à sauvegarder leur environnement immédiat aura
fourni, au niveau international, de nouvelles perspectives à la conservation du patrimoine naturel et culturel,
sans en exclure le développement économique.
Le problème de la relève
Mais qui va reprendre le flambeau quand les matrones prendront
de l’âge? Pas d’inquiétude, la relève est déjà assurée. Un corps de volontaires est venu en renfort ; formés
par les agents des Parcs nationaux, ces jeunes (filles et garçons)
des villages alentours construisent dans la réserve des
diguettes anti-érosion, aménagent les sentiers, repiquent des palétuviers
dans la mangrove de la Somone, participent au comptage
des espèces animales et végétales…
L'éducation à l'environnement
Ce sont les volontaires également
qui prennent en charge l’accueil des groupes d’élèves sénégalais
pour des sorties nature. Cet endroit est un labo à ciel ouvert pour
les enfants des écoles. La sensibilisation à l’environnement doit commencer très tôt. Les jeunes
volontaires essayent de donner à ces élèves des réflexes d’écocitoyens
; ils leur expliquent à quoi sert une réserve, quelles sont les gestes à faire ou à ne pas faire (ne rien couper, ne pas introduire de nouvelles
espèces, ne pas chasser, etc.). Ils leur donnent des notions sur l’écologie
de la réserve (faune et flore), et sur les problèmes environnementaux et
climatiques du site. Ils leur montrent aussi avec quels
moyens ils luttent contre la dégradation de l'environnement. Ils les impliquent dans les actions
de gestion. Par exemple, chaque année, les élèves et lycéens des environs
viennent donner un coup de main pour réaliser les pare-feu autour de
la réserve.
|
|